23. Lou ravi

Il parait que cette histoire vient d'Irlande mais j'en ai entendu une version qui arrive tout droit de Camargue  et qui fait réfléchir sur les capacités des petits, des sans pouvoir, à montrer aux grands, aux décideurs, que leurs décisions peuvent parfois se retourner contre eux. Jugez plutôt !

Bien tenté! mais ce n'est pas ça... cherchez encore!

La musique "The meadow" qui accompagne cette histoire, après m'avoir fait rêver, est d'Alexandre Desplat.
L'histoire dure environ 8 minutes. Le petit complément pour apprendre un joli mot fait à peine plus de 2mn.
14mn pour l'ensemble avec la musique

 

Un des plus grands éleveurs de taureaux Camargue était réputé pour son pouvoir. Il était très costaud, il n'hésitait pas à faire le coup de poing et il parlait fort.  Oh! il ne disait pas des choses plus intéressantes que les autres, mais il les disait tellement fort et avec tellement d'aplomb que même les plus intelligents  étaient convaincus que cet homme  disait des vérités absolues... qui devenaient des ordres... qu'il fallait suivre à la lettre sous peine de baston!

Bref tout le monde avait les chocottes et chacun obéissait, sans trop chercher à comprendre pourquoi, à celui qui (en cachette!) était  surnommé "LE Manadier"

Tout le monde? Non, pas tout le monde!

Dans tous les villages de France, il existe un habitant, gentil avec les autres, conciliant, sans grande consistance. Personne ne veut vraiment être son ami mais tout le monde l'aime bien et comme il a des attitudes et des réflexions parfois un peu bizarres, on dit de lui qu'il est "bien brave", "ravi", un peu "benêt"... et les plus vilains le traitent d'idiot du village!

Celui que l'on va appeler "lou Ravi" (pour ne viser personne) ne prenait jamais la parole dans les troquets où LE Manadier criait ses lois, ses règles et ses principes. Mais il était très attentif, ses oreilles aux aguets et ses quinquets* bien ouverts.

Un jour, un des taureaux du Manadier, le plus beau des Biòus, le plus intelligent, le plus courageux dans les courses à la cocarde de nos village... fit une mauvaise chute en courant après un razeteur et devint boiteux. LE Manadier décida donc de le laisser au pré où il serait désormais très bien soigné par ses gardians. Il fit appeler son Baile (l'homme de confiance qui organise le travail des gardians) et conclut :

"Quiconque viendra dire que mon fidèle taureau est mort sera renvoyé!"

Le taureau vécut des jours paisibles quelques années encore. Mais un jour il tomba malade, un méchant virus sans doute et rien ne put le sauver. Il était trop vieux et il mourut.

Le Baile était plongé dans le désespoir le plus profond car il savait ce que LE Manadier ferait de lui en apprenant la nouvelle.
Il était là, pleurant à chaudes larmes devant son mazet quand Lou Ravi vint à passer. Il faut savoir que ce "benêt" était aussi un peu gardian à ses heures. Il demanda gentiment, au Baile la raison de cette tristesse.

J'ai toutes les raisons de m'inquiéter! LE Manadier a dit qu'il renverrait celui qui lui annoncerait la mort de son biòu favori.
Éh bien! son biòu est mort, je vais le lui dire et je vais perdre mon emploi

Lou Ravi rassura le baile et lui promit d'annoncer lui-même la nouvelle au Manadier.

Il frappa à la porte du Manadier et lorsque celui-ci lui ouvrit, bien grand, bien costaud, déjà prêt à faire porter sa grosse voix, il lui demanda :

Monsieur connaît-il la nouvelle?

Quelle nouvelle? S'enquit LE Manadier en criant très fort

Je dois vous annoncer une chose bien pénible... Votre taureau favori est couché dans le pré... Il ne bouge plus... ne mange plus... ne respire plus...

Quoi! éclata LE Manadier, veux-tu dire que
mon fidèle taureau est mort !

Lou Ravi baissa les yeux... hésita un peu... puis il dit :

Vous souvenez-vous, Monsieur, du châtiment que vous avez promis... devant tout le village... à toute personne qui allait prononcer cette phrase? Allez-vous, vraiment... vous renvoyer maintenant?

LE Manadier réfléchit longuement sur les paroles de Lou Ravi, ce drôle de gardian.

A la fin, il comprit qu'il devait se résoudre à la disparition de son taureau qui, tout vaillant qu'il fût, n'était pas immortel
et il donna  une bonne récompense à son "bien brave" gardian qui le lui avait fait comprendre.

* Tu as peut-être entendu dans cette histoire le joli mot "quinquet"
Allumer ou ouvrir ses quinquets
(cela veut dire regarder attentivement, avec attention)

Voilà une expression que l'on n'entend plus guère de nos jours. Elle est née sans doute après la révolution française à une époque où les quinquets étaient encore très utilisés pour apprendre et comprendre (j'ai entendu dire qu'aujourd'hui on les utiliserait uniquement pour suivre les aventures de fermiers amoureux dont le bonheur est dans un pré???).
Les quinquets sont les yeux, en argot, un langage populaire.
Donc, c'est bien en ouvrant ses quinquets, qu'on peut regarder quelque chose.

Mais pourquoi utilise-t-on aussi le verbe "allumer" ?
C'est qu'à la fin du XVIIIe siècle, il y a bien longtemps, le physicien Argand invente une lampe à huile d'un genre nouveau. Au lieu d'une simple mèche baignant dans un bain d'huile, fournissant une lumière faible et beaucoup de fumée, il imagine une lampe à huile dans laquelle la mèche a une forme de cylindre, le passage de l'air en son centre y attise la flamme pour procurer une lumière beaucoup plus vive et générant beaucoup moins de fumée.
Là-dessus, le pharmacien Monsieur Quinquet (avant on disait l'apothicaire!)  copie, améliore un peu l'invention et la commercialise.
Pour les consommateurs, elle devient la lampe à la Quinquet, puis, plus simplement, le quinquet .
Ce n'est que plus tard que l’œil, qu'on appelle aussi "la lumière de l'âme", devient familièrement le quinquet qu'on peut donc aussi bien ouvrir qu'allumer.

Et pour que tu  puisses faire le malinois à la récréation, tu pourras désormais dire que tes grands parents portent sur leur nez des "faux quinquets", le nom que l'on donnait jadis aux premières lunettes

"C'est par une multitude de détails que l'on transforme un moment en Camargue en joli souvenir"

Membre du Réseau CAMARGUE-LOCATION

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